C’est sans doute l’événement de sa carrière qui le marquera à jamais. Après avoir contribué à la qualification du Cameroun pour la Coupe d’Afrique des Nations 1984 en Côte d’Ivoire, Paul Bahoken avait été écarté de la tanière à quelques semaines du coup d’envoi de la compétition alors qu’on  l’accusait  injustement d’indiscipline, après qu’il ait fait une suggestion  sur le travail du médecin de l’équipe. Les Lions Indomptables allaient ensuite remporter la compétition, en son absence. Les 36 années qui se sont écoulées depuis la survenue de cette  mésaventure auront contribué à altérer son amertume. L’homme aujourd’hui âgé de 64 ans préfère retenir  les moments positifs de ses dix années (1976-1986) passées dans la tanière des Lions Indomptables.  Paul Bahoken est d’autant plus fier de ce que lui a apporté le football que son fils, Stéphane Bahoken est devenu lui aussi footballeur professionnel depuis plusieurs années, lui « succédant » du même coup au sein de la sélection.

Bonjour Paul Bahoken

Bonjour !

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaissent pas ?

Oui, je suis Paul Bahoken, ancien joueur des  lions indomptables du Cameroun. J’ai fait 10 ans en équipe nationale. J’ai été sélectionné à l’époque quand j’avais peut-être 15 ans et demi. Je crois que j’ai commencé en 1976 et j’ai arrêté en 86 par là.

Pouvez-vous nous dire comment êtes-vous arrivé en sélection ?

Ça a été simple pour moi et avec la complicité de Roger Milla qui était mon grand ami, un complice sur le terrain. C’est lui qui, un jour est allé voir Beyara, l’entraineur yougoslave. Il lui dit : le numéro 13 de l’équipe de Stade de Douala (à l’époque il jouait au Stade de Douala, NDLR), mettez un peu l’œil sur lui, vous ne serez pas déçu. Et nous, on jouait les quarts de finale contre le Tonnerre de Yaoundé et il s’est avéré qu’à l’issue du match, j’ai été l’un des meilleurs et c’est comme ça que le lendemain, sur une liste de 33 joueurs, je crois, mon nom a figuré.

Comment avez-vous vécu cette première convocation ?

Je n’y croyais pas. Quand je suis arrivé dans cette équipe nationale, j’ai trouvé des gens très sympathiques, des gens qui étaient prêts à nous aider parce que Milla, moi et Ndoumbe, nous étions encore très jeunes. Il y avait en plus, une discipline qu’on ne retrouve pas ailleurs. C’est-à-dire que quand tu es nouveau, les anciens, ils viennent simplement avec des paires de chaussures qu’ils balancent sur toi et tu sais ce que tu as à faire. J’ai été soutenu par des gars comme Akono Jean-Paul, Nlend Paul, Tsebo Jean-Marie… La discipline chez nous, c’était de rigueur, on ne discutait pas. On savait que c’était notre rôle de laver les équipements des anciens. On portait les valises des maillots et tout ça, ça nous plaisait.

Quel est le joueur le plus fort avec lequel vous avez joué ?

Incontestablement, c’est Roger Milla. Pendant que nous on jouait seulement avec les pieds, lui, il jouait également avec la tête. Avant que le ballon n’arrive, il savait déjà ce qu’il allait faire. C’est là où il avait un plus sur nous.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de votre carrière ?

C’est le dernier match de qualification pour notre première Coupe du Monde (face au Maroc, NDLR). A l’issue de ce match, nous avions été décorés chevaliers de l’ordre de la valeur. C’est donc ce moment qui m’avait marqué. Ce match m’avait marqué parce que nous avions avec nous, près de 120 000 spectateurs qui attendaient, qui étaient arrivés la veille de ce dernier match et on avait pour devoir de ne  pas les décevoir. C’est pour ça que c’est le seul match qui me tient à cœur.

Quel est le plus mauvais souvenir que vous gardez de votre passage en sélection ?

Mon mauvais souvenir, c’est le fait de n’avoir pas participé à la Coupe d’Afrique des Nations 1984 alors que je faisais partie des gens qui ont qualifié l’équipe pour cette Coupe d’Afrique des Nations.

Que s’était-il passé ?

Tout simplement, on finit de jouer contre le Soudan, et nous étions tous blessés. Les gars venaient me voir en me disant qu’ils allaient mal. Et moi de leur répondre : allez voir le toubib. Certains m’ont dit que le toubib n’était pas là, qu’il était allé faire ses courses. La seule chose que j’ai pu dire, qui m’a condamné, c’est que ce docteur-là aurait dû soigner d’abord les joueurs avant d’aller faire ses courses. C’est tout ce que j’avais dit et ça m’a condamné. Je sais que j’ai contribué à la qualification de mon pays, ça ne m’égratigne pas de n’avoir pas de n’avoir pas participé à la Coupe d’Afrique des Nations. Mais je suis l’un de ceux qui ont fait qualifier cette équipe pour la Coupe d’Afrique des Nations 1984.

Les Bahoken: Le père Paul Bahoken (à gauche) et le fils Stéphane Bahoken

Vous auriez pu être champion d’Afrique aussi !

De loin, je peux dire que j’ai été champion d’Afrique. Je me considère comme quelqu’un qui a été champion d’Afrique en 1984. C’est comme à la Coupe du Monde 1982, j’étais au four et au moulin, nous étions trois ou quatre qui venions du football professionnel et on a réussi à qualifier l’équipe. Moi par exemple, on a eu un stage en Allemagne où, à un mois de la compétition, je me blesse et donc, je ne pouvais pas jouer. J’ai eu la chance parce que nous avions un ministre qui était bien, que je regrette beaucoup. C’est lui qui m’a conservé parce que l’entraineur a dit qu’il n’avait pas besoin des blessés et des vieux. En parlant des blessés et des vieux, il parlait de moi, le blessé et de Tokoto Jean Pierre, le plus ancien. Le Ministre (Ibrahim Mbombo Njoya, NDLR) lui a dit, ces deux gens-là, il n’était pas question de les laisser parce que c’est eux qui ont été à l’origine de la qualification, il ne fallait pas les chasser.

Quel est votre plus grand regret ?

Je n’ai pas de regret, pas du tout ! Bien au contraire, grâce au football, je suis devenu ce que je suis aujourd’hui.

Quel est le joueur que vous redoutiez le plus ?

On avait des matches de championnat où des garçons comme Manganba Adalbert étaient amis avec nous en semaine, et le week-end quand on allait jouer, c’était la pure bagarre. Sinon, tout se passait très bien.

Quelle est l’équipe qui vous a le plus mis en difficulté pendant votre carrière ?

Je ne trouve aucune équipe. En championnat, dans l’éclair de Douala, on ne faisait que gagner et on a fini champions. Et moi, au lieu d’aller jouer en Ligue 1, je me suis dit que peut-être, je n’allais pas avoir ma place et je suis resté en Ligue 2 avec Stade de Douala que j’ai fait monter  en première division. Ça veut dire que je n’ai pas eu d’ombrage. Donc, avec Eclair, ça s’est bien passé, avec Stade de Douala, ça s’est bien passé, avec même le Tonnerre, on a été champions du Cameroun.

Quelle est la différence entre l’équipe nationale de votre époque et celle d’aujourd’hui ?

La différence aujourd’hui, c’est qu’il y a un facteur qui est venu se placer au milieu qu’on appelle argent. C’est ça qui fait la différence aujourd’hui parce que nous, quand on entrait sur le terrain, on jouait pour la nation. On ne demandait pas de l’argent avant de jouer. C’est après avoir gagné que nous demandions ce qu’on était censé nous donner. Vous savez qu’aujourd’hui, avant d’aller jouer, il parait que les gars exigent des primes de participation. Ils oublient que c’est la nation, que c’est leur équipe nationale. Ils oublient que quoi qu’il arrive, même s’ils perdent ou s’ils gagnent, il y aura de l’argent. Je ne conçois pas qu’une fois arrivé, que des gens commencent à demander de l’argent pour jouer.

Quel est le joueur perdu de vue que vous aimeriez revoir ?

Ce monsieur-là, je ne sais pas s’il vit encore. Il s’appelait Ndongo Rivelino. Ce garçon s’est occupé de moi comme si j’étais son fils. J’ai eu une chance inouïe avec ce monsieur. En plus, il m’entrainait aussi. Nous n’étions pas coéquipiers, nous jouions seulement les matches ensemble au quartier. C’est cette personne que j’aimerais vraiment revoir si elle vit encore.

Quel est le joueur dans la sélection actuelle dont vous estimez qu’il a des qualités qui ressemblent aux vôtres ?

Vous savez que le système a un peu changé. Moi, ma particularité, c’était la vivacité et la vitesse parce que tu peux être vif mais ne pas être rapide. J’alliais les deux qualités, ce que je ne vois pas aujourd’hui, ça a disparu. C’est peut-être parce que le système a changé. Moi, à l’époque, je m’étais inspiré du jeu d’un ancien international camerounais qui s’appelait Owona Norbert. Je jouais exactement comme lui.

Quel est l’entraineur qui vous a le plus marqué pendant votre carrière ?

Monsieur Bahombekim François, c’est lui qui est venu me chercher au quartier. Il m’a appelé et m’a demandé si je pouvais le rejoindre lundi à 16 heures au Stade d’Akwa, qui est devenu le Stade Mbappe Leppe. Je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit qu’il était l’entraineur et en même temps le président d’Eclair de Douala. C’est lui qui m’a fait découvrir le monde du football. Mais, il ne vit plus, malheureusement. C’est lui qui a formé Milla, Nkono, Bell, Bassoua… C’est lui qui avait formé tout ce beau monde-là.

Votre mot de fin

Le football camerounais aujourd’hui est en plein épanouissement, ça joue bien mais la seule chose que je déplore, c’est que ces gars se battent, ce sont des pères de famille mais les salaires ne sont pas ce qu’ils auraient dû être.

Merci beaucoup

C’est moi qui vous remercie !

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