C’est la nouvelle star de l’équipe nationale fanion de football féminin du Cameroun. Nchout Njoya Ajara a acquis un nouveau statut grâce à ses belles performances à la Coupe du Monde France 2019 où elle a envoyé le Cameroun en Huitièmes de finale en inscrivant un doublé face à la Nouvelle Zélande. L’un des deux buts a été classé deuxième dans la hiérarchie des meilleurs buts de cette compétition avant de se retrouver ensuite dans le top dix des meilleurs buts de la saison au classement Puskas. Dans le championnat norvégien, elle continue d’enchainer des performances exceptionnelles sous les couleurs de Valerenga. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle met tous les moyens en œuvre pour rester sur cette belle lancée et tutoyer le cercle fermé des plus grandes footballeuses au monde. L’obtention du ballon d’or africain fait naturellement partie des prochains objectifs de la footballeuse de 26 ans.

Nchout Njoya Ajara, bonsoir, merci de nous accorder cet entretien !

Bonsoir ! Avant toute chose, je tenais à vous remercier pour le travail que vous abattez pour le football féminin parce qu’il y a de cela cinq à six ans, on ne parlait pas du football féminin au Cameroun. Même quand on jouait dans un stade, il n’y a que nos familles qui nous supportaient, qui venaient nous soutenir. Aujourd’hui, quand on joue un match, vous communiquez, vous passez des messages, même quand on est en club, vous relayez les résultats de nos matches. Sincèrement, je tenais à vous en remercier. Si vous continuez comme cela, dans cinq ans, il y aura d’autres Enganamouit, d’autres Aboudi Onguene, d’autres Nchout Ajara… Déjà, c’est mon souhait d’avoir la nouvelle génération qui arrive et qui pourra peut-être faire mieux que nous.

Vous êtes désormais la star de l’équipe nationale du Cameroun. Qu’est-ce que ça vous fait de revêtir ce costume-là ?

C’est une grosse fierté. Si aujourd’hui, je suis devenu Nchout Njoya Ajara, c’est parce que c’est le travail d’une équipe, je ne joue pas seule sur le stade. Déjà, je dois remercier toute l’équipe nationale. Peu importe ce qui arrive, même si je marque et que c’est Nchout Njoya Ajara qu’on met en avant, il faut aussi tenir compte de toute l’équipe. C’est une grosse fierté parce que le travail qu’on a fait pendant dix ans commence à payer et il faut qu’on continue dans cette lancée, continuer à travailler et de rehausser le vert-rouge-jaune.

Dix ans, ça correspond à une fin de cycle pour certaines joueuses. Avez-vous le sentiment que c’est le moment de renouveler les effectifs à l’équipe nationale féminine de football, avec vous comme porte-étendard ?

Dommage pour certaine parce qu’actuellement, on n’exige de renouveler l’équipe. Mais, je me dis que ce sont les performances qui doivent compter. Vous voyez dans certains pays, on ne change pas d’équipe comme ça tout d’un coup. Parfois, on intègre deux ou trois joueuses dans l’effectif et ça ne se ressent pas qu’il y a eu des changements. On ne refuse pas qu’il faut donner la chance aux autres. Nous sommes toutes des camerounaises et peu importe qui va défendre les couleurs du pays, on va soutenir la personne.

Permettez-nous de revenir sur votre match retour contre l’Ethiopie (mardi 3 septembre 2019). Vous avez décroché votre qualification pour le troisième tour des éliminatoires de Jeux Olympiques Tokyo 2019 en faisant 0-0. N’avez-vous pas le sentiment comme beaucoup de camerounais qu’il s’agit d’une qualification au rabais étant donné que l’équipe contre laquelle vous jouiez ne représente pas grand-chose sur l’échiquier du football féminin en Afrique ?

On a terminé le match à 0 but partout. C’était une grosse déception pour nous parce qu’on savait que les camerounais attendaient plus que ça. Mais après, il ne faut pas aussi cracher dessus parce que ce match nul vierge nous permet de nous qualifier. Maintenant, il faut qu’on se concentre sur les prochaines échéances qui arrivent, en sachant qu’on a un match difficile contre la RDC qui arrive. Il faut se concentrer dessus et essayer de faire mieux parce qu’il faut maintenant qu’on essaie un peu de corriger les erreurs qui sont passées.

Avez-vous eu le sentiment que c’est la sélection féminine huitième de finaliste de la Coupe du Monde et troisième de la CAN qui a joué contre l’Ethiopie ?

Nous étions vraiment abattues par rapport à notre résultat parce qu’on savait que le peuple camerounais attendait plus de nous. Mais après, il faut aussi comprendre qu’il y a des compartiments qu’il faut travailler encore avec les nouvelles pour essayer de les mettre  au même niveau que celles qui étaient déjà là. Vous savez que quand vous jouez tous les jours avec des coéquipières, elles vous connaissent déjà et quand on essaie aussi de changer certains compartiments, il faut aussi apprendre à les connaitre… En club, c’est un peu différent parce que vous vous entrainez ensemble tous les jours, la cohésion passe un peu mieux.

Beaucoup de techniciens estiment que le jeu des Lionnes depuis la Coupe du Monde n’est pas du tout reluisant. Avez-vous l’impression que quelque chose a changé dans votre jeu. Pas vous spécialement mais l’ensemble des joueuses ?

Je ne suis pas coach pour me prononcer mais je pense que quand un coach aligne les joueuses, il se rassure que ce sont les meilleurs qu’il aligne. On fait les stages ensemble, mais le coach voit le niveau de chacune. Je pense que ce sont les meilleures qui ont joué.

Vous êtes en sélection depuis 2010. Vous vous êtes le plus senti à l’aise avec quelle méthode ? Celle d’Enow Ngachu, Joseph Ndoko ou Alain Djeumfa ?

Je dirais qu’il n’y a pas de comparaison à faire. Enow Ngachu, c’est une personne, le coach Ndoko en est une autre tout comme Alain Djeumfa. Enow Ngachu était avec nous comme un papa. Quand je suis arrivée à l’équipe nationale, je ne connaissais rien. Enow Ngachu nous a appris à être des femmes parce qu’il communique beaucoup avec nous. Il nous a toujours prises comme ses enfants. Parfois, quand on a même des problèmes en famille, il essaie aussi de gérer. Il y a d’autres coaches qui ne savent pas faire ça. Vous savez, gérer les femmes, ce n’est pas facile. Ce sont des personnes différentes, on ne peut pas les comparer. Maintenant, en termes de travail, chacun a sa façon de travailler, on essaie un peu de s’adapter à leurs systèmes de jeu.

Aujourd’hui, l’équipe nationale séniore du Cameroun est la vitrine du football féminin sur le continent africain. Comment expliquer selon vous le paradoxe qui veut que ce football féminin sur le plan local soit encore embryonnaire ?

Je pense qu’il faut qu’on relance véritablement le championnat. Nous, on joue en Europe et parfois, quand on arrive au Cameroun, les filles qui sont là n’ont pas le même niveau que nous. Ce n’est pas facile de travailler dans cette lancée. Le championnat local doit durer le plus possible. En Europe, on joue neuf mois. Il est inadmissible que pendant que nous jouons 9 mois, qu’au Cameroun, on joue trois ou quatre mois. C’est un peu pénible. Récemment, vous avez vu, quand on a joué contre l’Ethiopie, les équipes professionnelles étaient incapables de libérer les joueuses parce que ce n’était pas la période FIFA. La période FIFA commençait le 26 août et nous avons joué le 25. C’était un peu difficile de nous libérer. Imaginez un peu, s’il y a le championnat au pays, on ne doit pas se plaindre qu’il n’y a pas les joueuses, on va prendre les joueuses qui jouent au pays et faire avec elles et elles vont donner le bon rendement.

Nominée parmi les dix plus beaux buts de l’année au classement Puskas, votre nom a disparu après le dernier tamis. Quel est votre sentiment après tous ces événements ?

C’est une grosse fierté parce qu’être nominée parmi les dix meilleurs buts de la saison, ce n’est pas chose facile. Vous savez, il y a beaucoup de championnats, il y a des millions de buts que les gens marquent pendant une saison et si j’ai été choisie parmi les dix meilleurs buts de la saison, ça veut dire que ce but avait un mérite. C’est une satisfaction, une victoire pour moi parce que je ne m’y attendais pas. Si aujourd’hui, je me retrouve dans la même cour que Lionel Messi, Zlatan Ibrahimovic, en étant en plus la seule africaine du classement, je dirai que c’est un vrai motif de fierté. J’espère que la prochaine fois, je vais faire partie du groupe.

Est-ce que le fait pour vous de vous retrouver à un niveau pareil ne vous met pas davantage de pression sur le travail à faire ?

Justement, ça met la pression de refaire la même chose. Mais il faut savoir gérer, il faut continuer à travailler et essayer les choses pareilles pour les refaire lors des matches.

Votre but était aussi classé deuxième meilleur but de la Coupe du Monde de la FIFA. Mais la curiosité qu’on a observée, c’est que le but classé premier ne figurait pas comme le vôtre dans le top 10 pour le prix Puskas. Avez-vous le sentiment d’avoir été victime d’une injustice quant à ce classement des meilleurs buts de la Coupe du Monde ?

Absolument ! J’étais déçue quand j’ai appris que mon but était deuxième meilleur but parce qu’à la fin, vous avez vu que mon but est le seul qui était nominé parmi les dix meilleurs buts. Que ce soit chez les hommes ou chez les femmes, mon but était le seul qu’on a choisi pendant la Coupe du Monde. Cela veut dire qu’il méritait d’être le meilleur but dans le classement de la FIFA.

Les performances que vous réalisez avec Valenrenga votre club, vous prédispose naturellement à postuler parmi les nominées du  Ballon d’Or africain féminin. Qu’est-ce qui a changé dans votre façon de travailler pour pouvoir atteindre ce cap ?

Je pense que lorsqu’on réalise de belles performances en club comme l’année dernière où j’ai fait une bonne saison avec Sandviken, marquant 17 buts toutes compétitions confondues, on se dit qu’il faut essayer de maintenir ce niveau et pour maintenir le niveau, il faut travailler, il ne faut pas baisser les bras et continuer toujours à bosser dur. Je me dis que c’est le travail qui permet d’arriver à ce niveau.

On note tout de même une forte équipe autour de vous, avec une forte présence sur les réseaux sociaux !

Oui ! C’est vrai qu’il y a une équipe qui travaille avec moi et qui me pousse toujours à bout, qui communique beaucoup sur mes performances. Vous savez aussi que la performance d’une joueuse ne se limite pas seulement sur le stade. Il faut aussi beaucoup communiquer. Vous savez, beaucoup de personnes ont raté certains prix parce qu’on ne communiquait pas autour d’elles. Le talent va aussi avec la communication.

Vous vous sentez prête à avoir ce ballon d’Or ?

Je serais très heureuse de recevoir ce prix.

Au-delà de cette communication que vous évoquez, il est souvent reproché aux joueurs et joueuses camerounais d’être très distants de la presse locale. C’est aussi le cas avec vous ?

Pas vraiment ! Mais vous savez aussi qu’au Cameroun, on tire beaucoup sur les sportifs et le fait qu’on ne ménage pas les sportifs fait qu’ils ont peur de la presse parce qu’ils se demandent comment la presse va prendre les choses s’il leur arrive de faire mal. C’est la peur à mon avis qui les rend distants.

Depuis la Coupe du Monde et peut-être même avant, vous êtes devenue la plus grande star de l’équipe nationale, supplantant Gaëlle Enganamouit et dans une certaine mesure, Aboudi Onguene, ce qui  fait que le public attend davantage de vous. Est-ce que ce n’est pas un statut qui est un peu lourd à porter ?

Comme je le dis toujours, il ne faut pas se focaliser sur une joueuse parce qu’on est une équipe. Si on se focalise trop sur une joueuse en se disant que c’est la seule qui peut nous donner le résultat, cela peut aussi nuire à l’équipe. Il faut parfois essayer de communiquer sur tout l’ensemble de l’équipe parce qu’à un moment donné, les autres se sentent un peu frustrées en voyant qu’on parle uniquement de Nchout Ajara.

On vous trouve très expressive. Que vous gagnez ou que vous perdiez, vous êtes toujours en larmes. Cela s’est vu à la CAN au Ghana et à la Coupe du Monde en France. Qu’est-ce qui explique cette attitude ?

Au Ghana où le Nigéria nous élimine en demi-finale, je reçois le prix de la femme du match. Mais je pense que tout le monde avait regardé le match et voir que nous étions quand même au-dessus du Nigéria mais après on perd le match. C’est vrai qu’on ne va pas tirer sur les unes et les autres parce que X ou Y a raté le penalty, ça peut arriver à tout le monde, même à Ajara. Parfois, on se dit que Dieu était avec elles et on était déçues par rapport au résultat parce qu’on se disait qu’on méritait quand même de gagner le Nigéria. Donc, c’est quand même normal si j’ai pu pleurer parce que j’étais déçue moi qui croyais que c’était notre CAN parce qu’on pouvait remporter si on traversait le Nigéria.

Et en Coupe du Monde…

En Coupe du Monde, je pleure parce que l’arbitre nous refuse un but. Mais quand on lui demande si elle peut remettre l’action pour qu’on regarde ensemble, elle refuse. Donc, vous voyez qu’elle a eu peur de montrer pour qu’on voit que cette faute qu’elle pouvait ne pas siffler, elle l’a sifflé, en nous frustrant. Donc, c’est normal qu’on essaie un peu de montrer notre mécontentement.

En dehors du football, vous vous investissez aussi dans les œuvres caritatives comme récemment à Foumban où on vous a vu encourager les jeunes filles à aller à l’école. Pouvez-vous nous dire de quoi il était réellement question ?

Après la Coupe d’Afrique au Ghana, j’étais au Lycée bilingue de Foumban dont j’ai été élève, dans le but de sensibiliser les jeunes filles contre le mariage précoce. On sait que dans nos traditions, parfois, certaines familles musulmanes essaient de forcer les enfants à aller en mariage quand elles ne veulent pas. C’était dans le but d’appeler à ne pas forcer les enfants. Par exemple, si on m’avait forcée aussi, je serais peut-être mariée chez un papa avec même cinq enfants. On ne sait jamais. Il faut parfois interpeler les parent et si par ma voix, ils peuvent écouter et prendre l’exemple sur Ajara, pourquoi pas le faire ? Quand je suis arrivée là-bas, j’ai trouvé mieux de primer six meilleures élèves. J’ai demandé au proviseur de me donner la liste des six meilleures élèves, il m’a donné trois en section anglophone et trois en section francophone. J’ai pris en charge leurs frais de scolarité pendant cette rentrée scolaire.

C’est une œuvre sociale que vous souhaiteriez perpétuer après  votre carrière comme le font la plupart des sportifs ?

Oui, bien sûr ! Je souhaite continuer mais vous savez qu’on ne peut pas faire des choses comme ça seul. Il faut qu’il y ait aussi des personnes pour m’encourager et accompagner pour que je puisse aller  aussi dans certaines régions parce qu’il ne faut pas aussi que je me limite à Foumban. Je suis camerounaise, je le fais pour la jeunesse camerounaise. Il faut aujourd’hui qu’on commence à bâtir notre jeunesse, le Cameroun de demain nous appartient.

Vous êtes une génération dorée qui risque de s’éteindre sans remporter le moindre titre, à part la médaille d’or aux Jeux africains de 2011. Qu’est-ce qui manque véritablement à votre groupe pour venir à bout de la bête noire nigériane et  décrocher enfin un titre continental qui fera certainement votre honneur avant la fin de votre carrière ?

Je pense que le Nigéria c’est une équipe qui joue ensemble depuis plus de dix ans. Depuis que j’ai commencé à jouer au foot, je vois les mêmes filles. Même quand j’étais cadette, je voyais les mêmes filles mais chez nous, on s’attarde un peu sur les détails, en disant par exemple que les filles sont vieilles… Il faut savoir que pour gagner une équipe comme le Nigéria, il faut des filles qui ont vraiment de l’expérience. Et le Nigéria, c’est vraiment une équipe vieillissante. Il y a des filles dans cette équipe qui ont 35-36 ans mais on ne se plaint pas de leur âge. Je pense qu’il nous faut vraiment travailler, peu importe les filles qui vont défendre les couleurs du pays prochainement. Il faut essayer un peu de trouver certaines tactiques pour venir à bout du Nigéria. Vous avez vu lors de la finale de la CAN 2016, on a failli comme on dit toujours et en 2018, c’était encore le cas. Mais un jour, je pense qu’on va gagner le Nigéria, ça ne va pas tarder.

Quels sont les objectifs d’Ajara pour cette saison ?

Déjà, actuellement, il faut qu’on se qualifie pour les Jeux Olympiques parce que c’est l’actualité du moment. On se concentre sur les éliminatoires des Jeux Olympiques. Après ça, il y a mon club. Nous sommes qualifiées actuellement pour les demi-finales de la Coupe de Norvège et on espère gagner le championnat malgré que nous soyons troisièmes. Nous devons rattraper le premier et nous qualifier pour la Champions League.

On vous voit belle avec une belle alliance aussi sur le doigt, Nchout Njoya va-t-elle bientôt se marier ?

Rire… C’est juste un bijou que j’ai sur le doigt. Je le porte parce qu’après le stade, il faut aussi se faire belle. Je n’ai pas de projet de mariage pour l’instant. Mais il y a quand même un prétendant.

Si vous aviez des conseils à donner à des jeunes filles qui veulent jouer au football et pour qui vous êtes devenues des modèles, que leur diriez-vous ?

Tout ce que je dirais c’est d’encourager les jeunes filles à réaliser leurs projets. Je me dis que si je suis arrivée à ce niveau, c’est parce que j’ai toujours cru en moi et il y a des gens qui m’ont toujours encouragée  dans ce que je fais. Je demande aux parents d’encourager leurs enfants. Peu importe le métier que l’enfant exerce, il faut l’encourager et croire en l’enfant. Ne pas se dire que personne ne l’a jamais fait dans ta famille. Chaque enfant a son étoile, il faut les encourager et les pousser à bout parce qu’on ne sait jamais. Comme on dit toujours, on ne sait pas le caillou qui tue l’oiseau. On ne sait jamais qui va émerger dans la famille, il faut toujours encourager les enfants et surtout d’aller à l’école parce que l’école est très importante

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