Directeur Général de l’Académie Nationale de Football (ANAFOOT), Enow Ngachu par ailleurs ancien coach des Lionnes indomptables séniores s’exprime sur la qualification de l’équipe d’Alain Djeumfa pour la finale des éliminatoires des Jeux Olympiques Tokyo 2020, zone Afrique. Il porte également un regard sur la politique de rajeunissement de l’effectif opérée actuellement par le sélectionneur des Lionnes avec plus ou moins du succès.

Quel est votre sentiment après la qualification des Lionnes ?

“Je suis heureux car vous savez, dans un match, la finalité c’est la victoire. Vous pouvez avoir la possession de balle et toutes les autres statistiques mais au finish on demande qui a gagné, et c’est ce qui a été fait. C’est vrai qu’il y a beaucoup à dire sur le jeu, mais le plus important était de traverser ce tour, après les entraîneurs vont voir ce qui n’a pas marché et apporter des ajustements pour la suite”

Doit-on craindre pour la suite ?

“Si nous souhaitons nous qualifier, il faut faire mieux que ce qu’on a produit face à la Côte d’Ivoire. Les filles en sont capables, il faut simplement que l’entraîneur descelle les problèmes et y apporte des solutions adéquates. Le match c’est en janvier, il y a assez de temps pour préparer cette rencontre”

Que pensez-vous de ce rajeunissement effectué par le coach ?

“Le coach pense à renouveler son effectif, je pense que c’est une bonne idée, mais lorsqu’on joue contre les grandes nations africaines de football féminin, c’est assez compliqué au regard du fait que certaines jouent pour la première fois, et c’est ce que nous avons observé face à la Côte d’Ivoire. Mais changer c’est aussi bien, et à la fin c’est à l’entraîneur de décider, c’est lui seul qui a le dernier mot. Lorsqu’il fait des choix il a ses raisons”

N’est-ce pas de bon ton que de prendre ce risque maintenant au regard des évènements à venir ?

“C’est vrai que certains y voient une rupture totale, mais comme je le dis c’est à l’entraîneur de voir car c’est lui qui répond des résultats. Les camerounais veulent les victoires, mais ils doivent savoir aussi que bâtir une équipe, ça prend du temps. Peut-être le coach se projette déjà vers la prochaine CAN, c’est pourquoi il opte pour ce changement, question de commencer à rôder son effectif. J’ai vu des nouvelles qui ont eu beaucoup de difficultés, certaines sont sorties du lot, on ne peut qu’encourager car les débuts ne sont pas souvent faciles”

Êtes-vous satisfait du jeu produit ?

“La satisfaction a deux volets. Moi je ne suis plus entraîneur, je regarde le match maintenant comme un supporter. J’ai certes un regard de technicien, mais celui qui est assis sur le banc de touche a un regard différent. Mais il y a lieu de dire que dans le groupe il y a eu des individualités qui ont donné satisfaction. Sur le plan technique et tactique, plusieurs des jeunes joueuses qu’on a vu évoluer sont au-dessus, c’est vrai que sur le plan mental elles ont fléchi un peu, et dans les matchs contre la Côte d’Ivoire, il faut être forte mentalement. Jouer devant plus de 20.000 spectateurs c’est costaud, et si elles ont pu faire ce qu’on a vu, je pense que c’est déjà un bon pas”

Bawou a tranché sur le débat de gardienne de but dans la tanière n’est-ce pas ?

“À côté de Bawou il y a également Ndzana Colette, qui est aussi une très bonne gardienne de but. La jeune Bawou nous a impressionnés, surtout en première mi-temps. Je n’ai certes pas vu le match aller, mais elle a dû fortement contribué au score de parité 0-0. J’ai suivi des interviews, elle dégage un mental solide, j’ai observé son comportement pendant le match, et j’ai remarqué qu’elle est très autoritaire. Parmi les nouvelles intégrées, elle est plus forte sur le plan mental et j’en suis satisfait. C’est pour dire qu’on n’a pas de problème de gardienne de but, il suffit de trouver les meilleures, les fautes, travailler et le résultat sera là”

Peut-on croire en l’avenir avec cette nouvelle génération ?

“Toutes ces filles ont des qualités, maintenant le comportement peut être différent sur le stade. Vous avez remarqué que quand la Côte d’Ivoire à un moment a commencé à nous acculer, elles ont paniqué et notre gardienne qui a fait une très bonne première mi-temps a craqué elle aussi. C’est aussi ça les grands matchs, elle a besoin de ça pour s’améliorer et gagner en expérience. On a aussi remarqué que dans la foulée ses dégagements de traversaient plus le centre, ce sont des détails à travailler”

Les anciennes ne sont pas exempte de tout reproche n’est-ce pas ?

“Même les anciennes sont aussi passées à côté du match, mais l’essentiel était d’abord de se qualifier, et après on verra. Je reste confiant quant à ces jeunes, et aussi pour l’évolution du football féminin au Cameroun, contrairement à certains pays en Afrique. J’ai suivi un peu la sélection ivoirienne, et ce que la fédération a fait via la direction technique nationale, c’est de mettre les moyens afin de sillonner l’Europe et regrouper toutes les professionnelles ivoiriennes. Vous avez bien remarqué que sur le plan technique, cette équipe était supérieure à nous, peut-être ça vous a échappé, il y a une camerounaise qui évolue dans l’équipe de Côte d’Ivoire. Chez nous, comme le coach pense aussi à renouveler l’effectif, il faut qu’on lui donne les moyens afin qu’il regarde ailleurs et voit comment regrouper toutes les meilleures. Si cette équipe de la Côte d’Ivoire est maintenue pendant 3 à 5 ans, elle va dominer le continent”

“Je le dis au regard de l’expérience que j’ai du football féminin. C’est difficile de voir une équipe jouer ainsi, même le Nigeria qui domine le football africain n’a pas les qualités qu’on a observées chez la Côte d’Ivoire, et ça c’est mon avis personnel”

Y a-t-il un timing pour posséder à un rajeunissement d’une équipe ?

“Bien-sûr qu’il y a un timing, maintenant c’est à l’entraîneur de voir. Ma méthode de travail par exemple a consisté après que je sois nommé, à faire une analyse du contexte. Quand j’étais adjoint de Charles Kamdem que je salut d’ailleurs, on avait une très bonne équipe qui avait terminé médaillée de bronze en 2003 avec le coach Aboubacar aux jeux africains, finaliste en 2004, et demi-finaliste en 2006. Les joueuses étaient certes talentueuses, mais elles avaient joué longtemps avec ces coaches qui ont été les précurseurs du football féminin et Atah Robert, Njili et bien d’autres. J’ai présenté mon projet et j’ai eu la chance que cela ait été soutenu par le Minsep. En plus de cela, j’avais la chance d’être responsable des U17 et U20 et les seniors. On a mis à ma disposition de modestes moyens qui m’ont permis de faire une tournée, ce qui m’a permis de regrouper 300 joueuses qui s’entraînaient au stade annexe, j’en ai retenu 150. L’État a mis les moyens pour qu’on aille à Akono”

À quel moment s’est donc faite la transition ?

“À partir de là j’ai pu repartir les joueuses en U17 et U20. J’ai intégré progressivement les jeunes chez les seniors qui avaient participé à la CAN 2006. J’ai plus misé sur les U17 car je voulais qu’elles soient compétitives, je leur ai permis de jouer la CAN en 2008 et elles ont terminé demi-finaliste, et c’est de là qu’on a pu voir Ajara, Aboudi, Enganamouit, et bien d’autres. Mais la rupture ne s’est pas faite de manière brusque, elle s’est faite progressivement. Ça c’est mon expérience à moi, après chaque entraîneur décide de sa méthode”

Peut-on reprocher la méthode Djeumfa dans ce rajeunissement total ?

“Le métier d’entraîneur n’est pas facile, car on n’a pas souvent le même regard. On peut faire la même école, mais la philosophie est différente, mais ce qu’il faut retenir c’est que ça prend le temps de bâtir une équipe, c’est ce que le coach Alain Djeumfa est en train de faire, il faudra simplement que les camerounais soient patients. Dans cette lancée de changement, soit on mixe, soit on continue, soit il y a une rupture totale, c’est à l’entraîneur de décider et d’expliquer son projet ainsi que ses objectifs, et c’est à partir de là qu’on pourra le juger. Mais pour le moment, il faut avouer que les pays africains ne sont pas encore prêt à remporter une coupe du monde où les jeux olympiques sur le plan du football féminin”

Pourquoi le dites-vous avec fermeté ?

“Les européens ont plus de match, plus de compétitions tels le championnat, la Champions League, la coupe d’Europe, sans oublier les tournois. Et ces compétitions existent pratiquement pour toutes les catégories, contrairement à nos filles qui manquent beaucoup de compétitions, et la différence est vite perceptible quand on arrive au haut niveau. Espérons que la CAF va travailler dans le sens des propositions que nous avons faites, dans le sens de l’amélioration du football féminin en Afrique. Tant que ce n’est pas fait, on va se limiter sur le continent, une fois au haut niveau les limites vont se faire ressentir”

L’ANAFOOT est-elle une solution pour l’avenir de notre football ?

“Certes l’ANAFOOT est là, nous sommes dans la formation du football jeune, nos premiers enfants ont déjà 13-14 ans, mais autant nous contribuons, autant d’autres structures aussi travaillent. En Afrique, le Cameroun a osé, ça existe un peu en Afrique du Sud, mais ce n’est pas une académie. Le Cameroun a osé, on a de jeunes filles qui ont commencé à travailler, ça va prendre du temps”

La jeune Doumba Ange était au PSG à l’initiative de l’ANAFOOT n’est-ce pas ?

“Oui mais c’était dans le cadre des camps, à l’exemple du jeune Noh Nafeng qui était à Manchester City, vous savez que la loi ne permet pas qu’ils signent de contrat. Ils peuvent voyager sans signer de contrat puisque la FIFA l’interdit. Nous travaillons avec ces jeunes, nous pensons qu’il y a certaines qui peuvent déjà titiller les U17 pour gagner en expérience, mais il faut vraiment être patient car il y a beaucoup de choses à revoir sur l’organisation du football jeune, la Fecafoot a commencé quelque chose, on espère qu’elle aura les moyens, et la Direction Technique Nationale qui a un rôle prépondérant dans cette organisation. Il faut donc qu’on lui dote de moyens pour pouvoir le faire”

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